L’idée que les entreprises et les États doivent rendre des comptes à la société apparaît dès 1953 aux États-Unis, lorsque l’économiste Howard Bowen publie Social Responsibilities of the Businessman, ouvrage fondateur de la responsabilité sociale des entreprises. À cette époque, la croissance est pensée comme un impératif national, et les impacts sociaux ou environnementaux ne sont pas encore intégrés dans les trajectoires de développement. Le progrès industriel est considéré comme une promesse, et non comme un risque.
Cette vision commence à se fissurer dans les années 1960, notamment avec Silent Spring de Rachel Carson, qui révèle les effets destructeurs des pesticides sur les écosystèmes. C’est toutefois en 1972 que le changement devient mondial. Le rapport Meadows, The Limits to Growth, commandé par le Club de Rome, démontre par la modélisation que la croissance matérielle infinie est incompatible avec les limites physiques de la planète. La même année, la Conférence de Stockholm inscrit pour la première fois l’environnement à l’agenda international. Le monde découvre que son modèle de développement repose sur l’illusion d’une planète aux ressources inépuisables.
Pendant les quinze années qui suivent, les tensions entre pays industrialisés et pays en développement s’intensifient. Les premiers ont bâti leur richesse sur une exploitation massive des ressources naturelles ; les seconds cherchent à rattraper leur retard dans un contexte où les limites écologiques deviennent visibles. En 1987, le rapport Brundtland, Our Common Future, propose une définition qui deviendra la pierre angulaire du développement durable : un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Ce rapport met en lumière l’échec d’un modèle de croissance qui a ignoré les impacts sociaux et environnementaux pendant près d’un siècle.
Lorsque les Nations unies adoptent en 2000 les Millennium Development Goals, l’objectif est de corriger les inégalités les plus criantes, notamment, la pauvreté, la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. L’environnement y figure, mais reste secondaire. Ce n’est qu’en 2015, avec les Sustainable Development Goals (Objectifs de développement Durable : ODD), que la dimension climatique devient centrale et que le développement durable est enfin reconnu comme un enjeu systémique et transversal. Ces Objectifs reconnaissent que les trajectoires de développement déterminent la vulnérabilité des sociétés face aux crises climatiques.
C’est précisément ce point qui éclaire la situation africaine. Le continent contribue à peine à 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais il subit déjà des pertes majeures. Le GIEC indique que la productivité agricole africaine a diminué de 34 % depuis 1961 en raison du changement climatique. Les villes, en pleine expansion, se développent souvent dans des zones à risque, sans infrastructures de drainage, sans planification urbaine, sans normes de construction adaptées. Les mangroves, qui pourraient protéger les côtes contre l’érosion et les tempêtes, sont détruites par l’urbanisation et certaines activités industrielles. Les forêts, qui jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat, sont dégradées par la déforestation et l’exploitation non durable.
L’Afrique possède pourtant des ressources naturelles qui pourraient constituer un rempart contre les effets du changement climatique, forêts tropicales, mangroves, biodiversité exceptionnelle, potentiel agricole, énergies renouvelables. Mais la manière dont le continent s’est développé, souvent sous contrainte, a transformé ces atouts en vulnérabilités. L’urbanisation rapide, l’exploitation extractive, la faible diffusion des technologies d’adaptation, l’absence de systèmes d’alerte, les inégalités socio‑économiques et les fragilités institutionnelles amplifient chaque choc climatique. L’écosystème africain n’est pas intrinsèquement vulnérable, ce sont les trajectoires de développement (gouvernance) qui ont affaibli ses capacités de résilience.
Les pays développés ont pu bâtir leurs infrastructures, leurs systèmes de protection sociale et leurs capacités technologiques avant que les limites écologiques ne deviennent critiques. Ils disposent aujourd’hui de marges budgétaires pour financer l’adaptation, la prévention et la reconstruction. L’Afrique, elle, doit simultanément rattraper son retard économique, réduire la pauvreté, moderniser ses infrastructures et intégrer les risques climatiques.
Les trajectoires de développement, héritées de l’histoire coloniale, des modèles extractifs et des contraintes financières internationales, ont fragilisé les écosystèmes et les sociétés. Est‑ce notre manière de nous développer qui nous nuit ? : oui, en partie. Néanmoins, le mode de développement africain n’a pas été choisi librement ; il est le produit d’un système global qui a longtemps ignoré les limites écologiques.
Se développer durablement est une condition de survie économique, sociale et politique. Seulement 35 % des objectifs de développement durable (ODD) sont en bonne voie en Afrique à l’horizon 2030. Intégrer les risques climatiques dans les politiques publiques, les stratégies d’entreprise et les investissements reste une décision de résilience pour les générations futures.
Le continent n’est pas resté immobile face à l’urgence climatique. L’Union africaine a inscrit la résilience environnementale au cœur de l’Agenda 2063, en reconnaissant que la gestion durable des terres, de l’eau et des écosystèmes est une condition de stabilité économique et sociale. Plusieurs initiatives continentales ont émergé pour structurer une réponse collective. La Grande Muraille Verte, qui mobilise onze pays du Sahel, vise à restaurer des millions d’hectares de terres dégradées, renforcer la sécurité alimentaire et créer des opportunités économiques dans les zones les plus exposées. L’African Adaptation Initiative, soutenue par l’Union africaine, cherche à accélérer l’accès aux financements climatiques et à renforcer les capacités institutionnelles des États, tandis que l’African Risk Capacity offre des mécanismes d’assurance permettant aux gouvernements de répondre plus rapidement aux sécheresses et aux inondations. Le continent s’appuie également sur des centres régionaux de prévision climatique, comme l’ICPAC en Afrique de l’Est, qui fournissent des systèmes d’alerte précoce et des données essentielles pour anticiper les crises. Plus de quarante pays africains ont désormais adopté des stratégies climat à l’horizon 2030 ou 2050, intégrant l’adaptation dans leurs politiques publiques et leurs plans de développement.
Dans cette dynamique, le secteur privé via la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) devient un cadre structurant pour aligner les stratégies des entreprises sur les priorités définies par les États et par l’Union africaine. Plus de 60 % des grandes entreprises en Afrique ont adopté au moins une nouvelle initiative de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) pour répondre aux urgences climatiques et sociales.
En intégrant les risques climatiques dans leurs modèles économiques, les entreprises contribuent à la transition énergétique, à la gestion durable des terres, à la modernisation des chaînes de valeur et au développement de solutions technologiques adaptées aux besoins locaux. Leur engagement renforce les stratégies nationales d’adaptation et complète les efforts publics, en apportant des capacités financières, de l’innovation et une mise en œuvre opérationnelle indispensable.
